Le dernier des Fous Furieux

Le dernier des Fous Furieux

C’est étrange… cette photo me renvoie à mes années d’étude. Lorsque je n’étais qu’un jeune con qui préférait faire la fête avec ses amis.
Nous étions toute une bande. Les inséparables. Nous avons grandi dans une ville quelconque paumée dans les plaines. Gamins, nous avons fait les quatre cents coups, ce qui nous a valu le surnom de Fous Furieux. C’est pour ça le tatouage, là, sur mon épaule. Un souvenir indélébile de ces années folles.

Et puis, il y a eu la guerre. Cette foutue guerre ! Nous y sommes tous allés. Même régiment. Même bataillon. Les Fous Furieux sur le terrain… L’ennemi n’avait aucune chance. À cette époque, nous ne savions pas réellement pourquoi nous nous battions, mais peu importe. Nous faisions bêtement confiance à tous ces gradés. Ils savaient forcément, eux, ce qu’ils faisaient.

Lors d’un après-midi pluvieux, alors que nous rampions dans la boue et la merde, Dédé est tombé. Les balles sifflaient au-dessus de nos têtes et l’une d’entre elles lui avait perforé la gorge. Putain… je n’avais rien pu faire. Couvert de son sang, j’étais complétement sonné. Bien incapable du moindre mouvement. J’entendais Hervé hurler, mais impossible d’en comprendre le moindre mot. Une main m’avait tiré en arrière pour me mettre à l’abri. Hervé… Il avait toujours veillé sur moi.

Cette semaine-là, nous avions dit adieu à cinq de nos amis et à une part de nous-même. Cette guerre nous avait bien amochés. Et le retour à la vie civile avait été terrible. Mais sans Hervé, Jules, Paul, Simon et Marc, jamais je ne m’en serais sorti… jamais je n’aurais rencontré Marie, ma bien-aimée. La mère de mes enfants.

Et puis, les années ont passé. Nous nous sommes perdus de vue. Les enterrements nous permettaient de nous retrouver au détour d’un cimetière puis d’un bar. Pour quelques heures, une bière à la main, nous radotions comme les vieux séniles que nous étions. Nous nous remémorions notre tendre jeunesse.

Aujourd’hui, je suis le dernier. Simon s’est éteint la semaine derrière. Il n’y a plus personne au bistro avec qui discuter du bon vieux temps. Je suis comme un con, avec ma bière, les yeux embués et le regard triste. Fixant cette étrange photo. Onze chapeaux pour onze Fous Furieux, volant au vent. Et moi, ce vieillard qui les regarde, impuissant, s’éloigner dans les cieux…

30 minutes chrono, sur le défi de Marjolaine de Blob éditions

Texte de L.S.Martins

D’après une oeuvre de Teun Hocks.

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