Le réveil de Gallja – La naissance de Tinúviel

Nouvel exercice de la masterclass : Publier un texte de 10 à 12 pages et attendre les retours de nos lecteurs. J’ai alors choisi les premiers chapitres de mon premier roman Le réveil de Gallja.

Bonne lecture !

***

Lorsque j’ouvris les yeux, je fus soudain prise d’un violent vertige. Un bruit sourd insoutenable vrombissait à mes oreilles. Quelle en était l’origine ? Qu’avait-il bien pu se passer ?

Je voulus me relever, mais mon corps ne répondait pas. Une douleur effroyable m’arracha un cri et me fit renoncer. J’étais allongée dans une forêt sombre et terrifiante, seule et incapable du moindre mouvement. Un sentiment de panique me saisit, et brusquement tout me revint.

Mes instruments de vol en panne… Ce brouillard épais si soudain… Mon avion perdant de l’altitude… Le choc… Et puis le noir absolu. Comment avais-je pu sortir de l’appareil ? Je n’en avais aucun souvenir.

Le sol autour de moi était couvert de sang. Mon sang… L’un des débris de l’appareil m’avait perforé l’abdomen. Comment avais-je réussi à ramper jusqu’ici ? Où avais-je trouvé la force ? La peur de mourir peut-être… Ayant survécu au crash, je n’avais pas voulu prendre le risque de périr dans les flammes en cas d’explosion. Décidément, il devenait urgent que j’arrête les films américains…

J’avais trouvé refuge au pied d’un arbre plusieurs fois centenaire. Ses puissantes racines formaient une cage autour de moi, me protégeant des éventuels prédateurs qui peuplaient cette forêt. Sans réfléchir, j’avais arraché l’énorme morceau de métal figé dans mon corps. Quelle idiote ! Cela n’avait fait qu’aggraver l’hémorragie. Je vivais mes derniers instants dans cette jungle immense, seule.

Seule ? Vraiment ? Pourquoi ce sentiment étrange que l’on m’observait ne me quittait plus depuis mon réveil ? Qui était là ? Et pourquoi ne venait-il pas à mon secours ?

À bout de forces, je me laissai partir. Le froid mordait mon corps, quelle sensation curieuse ! C’était loin d’être aussi désagréable que je l’aurais pensé. Le stress, la culpabilité, la tristesse… Tous ces sentiments si néfastes et pourtant si présents dans ma vie me laissaient enfin tranquille. Une étrange paix intérieure m’envahit. Quelle ironie ! Ma mort me semblait plus douce que ne le fut ma vie. Mes dernières pensées furent pour Al. Et dans un ultime soupir, un mot se dessina sur mes lèvres.

Adieu…

Chapitre 1

« Al ? Je vais bientôt arriver dans le Triangle. Tout est OK, le ciel est dégagé. Je devrais arriver à destination vers 23 heures. Je t’appelle dans une heure.

— OK, Sarah. Fais attention.

— Comme d’hab’, tu me connais ! »

Cela faisait déjà plusieurs heures que je survolais l’océan Atlantique à bord de mon vieux coucou, le Liberty. Un voyage fastidieux pour un vol en solo, et une première pour moi ! Mais on ne discute pas les exigences d’un riche client. Ses conditions étaient claires : un voyage sans escale, une livraison spéciale et une femme aux commandes. Al avait longuement hésité avant de me confier cette mission, mais je demeurais la seule pilote à des kilomètres à la ronde. Une chance pour moi, j’avais vraiment besoin de cet argent.

« 10 000 euros si tu effectues la livraison dans les temps », m’avait-il annoncé.

Cher payé pour un boulot aussi simple. Le voyage serait éprouvant, mais une fois à Haïti, je pourrais profiter du soleil et de la plage avant de revenir à ma misérable vie. J’étais bien décidée à accepter toutes les extravagances de cet homme, si cela me permettait de m’évader quelques jours.

Le rendez-vous était fixé à minuit aujourd’hui avec un dénommé Doe. Original comme nom ! La livraison était prévue à l’aéroport de Jacmel, habituellement réservé aux vols commerciaux. Curieux.

Comme à notre habitude, Al et moi avions établi le plan de vol la veille. J’avais décidé de me plier aux étranges volontés de notre cher monsieur Doe, mais il en était autrement pour Al. Une vieille superstition le hantait, l’incitant à planifier un détour pour éviter le triangle des Bermudes. Combien de fois m’avait-il conté ces légendes sur cet endroit ?

« Le Triangle est une zone dangereuse », m’avait-il répété pour la centième fois. « Je sais que tu ne crois pas à ces histoires, mais les faits sont là ! Comment peux-tu justifier toutes ces disparitions ? Ces pannes improbables des instruments de navigation ? On recense les premiers mystères du triangle depuis 1800. »

Je l’écoutais en souriant.

« Très bien, j’ai compris. Tu me prends pour un de ces vieux loups superstitieux. Je suppose qu’une brève escale d’une heure en Floride n’est pas envisageable non plus ? J’ai des amis qui possèdent un aéroport secondaire. Nous ne sommes pas obligés de le faire apparaître sur ton plan de vol, on peut s’arranger avec eux. »

Il était ardu de lui faire entendre raison, mais le timing était beaucoup trop court. Je ne pouvais pas me permettre d’arriver en retard, sans quoi je ne serais pas payée. Al finit par capituler, comme toujours, mais exigea une chose : que l’on reste en contact tout au long du vol.

 

Chapitre 2

Quel bonheur, cette sensation de liberté, seule parmi les nuages et les étoiles.

En dehors des quelques contrats qu’Al me proposait, ma vie était vide et insipide. Alors ces heures derrière mon manche étaient de véritables bouffées d’oxygène !

Ma vie terrestre était misérable… Je vivais seule et n’avais pas réellement d’amis. À seize ans, j’avais arrêté l’école, n’y trouvant pas ma place. Depuis, j’enchaînais les boulots quelconques pour payer mes factures et l’entretien de mon vieux coucou.

J’avais tout essayé : barmaid dans l’unique bar du coin, qui faisait office de boîte de nuit les vendredi et samedi soirs ; caissière dans une petite supérette ; aide-ménagère en maison de repos ; dogsitter pour ces vieilles bourgeoises trop bien pour promener leur petit chien ; et bien d’autres. Le dernier en date, serveuse dans un restaurant routier. Les pourboires étaient minables, mais les horaires étaient corrects et le patron m’avait autorisée à emporter les restes chez moi.

Durant mon temps libre, je me cachais derrière les couvertures de mes livres fantastiques et de science-fiction. Je m’évadais dans un monde imaginaire dans lequel je me sentais normale et utile… Comme tous les jeunes de mon âge mal dans leur peau ! Heureusement, Al était là pour moi, il semblait me comprendre.

Mes parents étaient morts, j’avais à peine sept ans. Ce jour funeste restera à jamais gravé dans ma mémoire. Je me souviens du visage accablé de la directrice qui était venue me chercher à 15 heures, en cours de mathématiques. Elle avait saisi ma main et l’avait serrée très fort tout en me conduisant dans son bureau, austère et sinistre. Étrangement, un policier nous y attendait, debout près de la fenêtre. Il m’avait demandé, d’une voix posée et réconfortante, de rentrer et de m’asseoir sur le vieux fauteuil face à lui, élimé par le passage de tant d’élèves. Il ferma alors la porte, et s’accroupit vers moi.

Je me souviens parfaitement de ses mots. Ils m’avaient anéantie. Et pourtant, à ce moment précis, il m’avait été impossible de les comprendre… De les entendre. Chacun de mes sanglots rendait ma respiration de plus en plus chaotique. Mes yeux s’embuèrent. J’aurais voulu être ailleurs. Loin de tout… Loin de ces personnes qui m’étaient étrangères et qui voulaient me faire croire à ces horreurs. Une main sur mon épaule tentait vainement de m’apporter le réconfort que seul le sourire de ma mère aurait pu me donner. Et soudain, je l’aperçus… À travers cet épais brouillard de larmes, chaleureux et rassurant.

Depuis ce jour, j’éprouvais l’étrange sensation de n’être jamais seule, de distinguer mes parents dans chaque reflet… Dans chaque coin sombre. J’avais essayé de parler avec eux, mais en vain. Je n’avais fait qu’attirer l’attention sur moi… Il était impensable, dans un établissement comme celui-ci, d’avoir une fille aussi perturbée ! Cela m’avait alors valu de nombreux rendez-vous avec le psychologue de l’école. Il avait rassuré mon entourage : mon état était tout à fait naturel. Je traversais, selon lui, la phase de déni du deuil. Cela pouvait prendre du temps, c’est pourquoi il avait insisté pour poursuivre les séances.

La cour de récré était devenue mon cauchemar. Les autres m’évitaient. Cela n’était pas inhabituel, bien sûr, j’étais une solitaire. Mais jusqu’à ce jour, j’avais toujours été transparente. Je n’avais jamais été le sujet des moqueries si féroces des enfants. Quoi que je fasse, j’éprouvais cette sensation terrifiante de ne pas être à ma place… D’être différente.

Selon les dernières volontés de mes parents, les services sociaux m’avaient confiée à ma seule famille, Al. Il m’avait acceptée et élevée comme sa propre fille. C’est d’ailleurs à lui que je dois cette passion pour le vol.

Mon baptême de l’air, il me l’avait offert pour mes huit ans. Al était à la tête d’une modeste société spécialisée dans l’épandage aérien. Cela signifiait en réalité qu’il était le seul à posséder un avion et le permis allant avec. Il était donc fréquemment sollicité par les divers agriculteurs de la région.

Chaque soir, après l’école, nous décollions pour une heure de pur bonheur. Il lui arrivait même de me laisser piloter. Je me sentais libre… Heureuse… Loin de ce monde qui m’était incompréhensible, accompagnée de la seule personne qui m’aimait telle que j’étais.

Al… Notre dernier échange m’avait laissée pensive. Une peur incompréhensible et irrationnelle commençait à me serrer la gorge. Super ! Il avait réussi à m’effrayer, avec ses histoires !

Je pris une profonde inspiration et pointai tous mes appareils. Tout fonctionnait. Le ciel était clair, malgré la nuit froide. Conditions parfaites pour voler ! Et pourtant, plus le Triangle se rapprochait et plus cette angoisse me rongeait.

Enfin, je survolai la zone maudite. Rien. Aucune explosion, aucune tempête… Je reprenais peu à peu confiance, lorsque soudain mon compas se mit à s’agiter sans aucune raison apparente. Ce fut ensuite le tour de mon altimètre, puis tous les autres…

Comme un malheur n’arrive jamais seul, un épais brouillard nous enveloppa, le Liberty, sa cargaison et moi. D’où venait-il ? Pourquoi ne l’avais-je pas repéré avant ? C’était tout simplement incompréhensible.

J’essayais tant bien que mal de maintenir le cap vers Haïti, mais voler à l’aveugle en plein brouillard était chose délicate !

C’est à ce moment précis que le pire arriva. Une véritable tempête se déchaîna autour de moi. Un éclair vint déchirer le ciel noir, m’aveuglant. Il percuta le moteur gauche de mon coucou, qui prit aussitôt feu. Les commandes ne répondaient plus.

La suite se déroula à une vitesse inouïe. Je n’avais plus aucun repère, plus de moteur gauche… J’étais devenue simple spectatrice, paralysée par la peur. Je m’imaginais au fond de l’océan, morte noyée… Seule. Je pensais à Al, soucieux, attendant désespérément de mes nouvelles derrière sa radio… À ses histoires tragiques sur le Triangle. Je m’apprêtais à rejoindre les légendes contées par ces hommes que d’autres que moi traiteraient de superstitieux.

Soudain, la tempête s’arrêta ! Le brouillard se dissipa aussi brusquement que ma peur, laissant place à une béatitude et une incompréhension totale. Sous le nez de mon avion, des cimes d’arbres gigantesques se rapprochaient dangereusement… Une véritable forêt immense et luxuriante. Magnifique. La beauté du paysage et surtout son improbabilité m’hypnotisaient.

Comment étais-je arrivée ici ? Normalement, je devais survoler les eaux profondes de l’océan Atlantique, bien loin de toute terre. Combien de temps s’était écoulé depuis l’apparition du brouillard ? Quelques minutes seulement…

Je devais recouvrer mes esprits et analyser la situation. Tout n’était pas perdu ! Je tirai alors de toutes mes forces sur le manche, espérant redresser le nez de mon coucou et réduire ma vitesse, mais en vain. J’avais réagi trop tard. L’inévitable arriva : mon avion vint percuter le sol humide de cette luxuriante forêt. Le choc du crash fut extrêmement brutal. Une douleur effroyable me transperça le corps, puis ce fut le noir le plus total.

 

Chapitre 3

Mon réveil fut particulièrement pénible. Une sensation épouvantable de brûlure avait envahi mes poumons. L’air ambiant était tel de l’acide, m’arrachant un râle de douleur à chacune de mes inspirations. J’étais encore confuse, mais des bribes de souvenirs me revenaient peu à peu : les histoires de Al ; le Triangle des Bermudes ; la tempête ; le crash ; et enfin le baiser glacé de la mort qui me laissa un goût étrange sur la langue et un agréable sentiment de paix.

Que s’était-il réellement passé ? Étais-je encore en vie ? J’étais allongée sur un sol humide protégée par les racines d’un vieil arbre, à quelques mètres de l’épave de mon avion. Il ne semblait pas avoir brûlé, mais il ne volerait plus jamais.

Mon corps me faisait terriblement souffrir, le moindre mouvement exigeait un effort insoutenable. Je réussi tout de même à me redresser, et m’aperçus que le sol n’était pas simplement humide, il était imprégné de sang ! Quelle ne fut pas ma surprise, lorsque je découvris un trou béant dans mon tee-shirt, mais aucune égratignure sur mon ventre. Rien… Comment cela pouvait-il être possible ? Je n’avais pas rêvé ? J’avais réellement été blessée lors du crash ? Sinon, d’où pouvait provenir ce sang ? Et ce morceau de métal encore rouge ?

S’il s’agissait d’une farce sinistre de cette garce de faucheuse, ce n’était pas amusant ! Je n’ai jamais cru à ces inepties de paradis et d’enfer. La Terre abrite un monde noir empli de vices, de mort et de cruauté. Le peu de naïveté et de bonté ne suffirait pas à racheter l’horreur des guerres, des meurtres et autres atrocités dont est capable le genre humain. Et toutes ces religions ne sont qu’illusion. Une promesse de paradis en échange d’une simple confession… De vous absoudre de vos péchés, même les plus terribles… de tout vous pardonner. À quoi bon vouloir éviter l’enfer si tout le monde acquiert sa place au paradis ?

Malgré tout, j’éprouvais l’étrange certitude que la mort n’était pas une finalité… Qu’autre chose nous attendait au-delà. J’avais cru apercevoir mes parents après leur décès, et ce, à de nombreuses reprises. Ils étaient là quelque part à veiller sur moi.

Al avait raison… Le Triangle était maudit. Je ne l’avais pas pris au sérieux, et maintenant, je ne le reverrai plus. À cette pensée, une tristesse immense me submergea.

C’était donc ça la vie après la mort ? Condamnée à errer éternellement, invisible, à travers ce monde ? Quelle chance…

Mais étais-je vraiment morte ? Mon corps entier me faisait souffrir…

Comme pour finir de me convaincre, je saisis la barre de métal près de moi, et tentai de sortir de mon abri naturel. Lorsque je réussis enfin à me relever, mes jambes étaient flageolantes, et avaient beaucoup de mal à me porter.

Je serrai les dents et me dirigeai vers l’épave de mon avion. Chaque pas était un véritable supplice, et pourtant me faisait sourire. Cela représentait bien la preuve que j’étais encore en vie.

Le Liberty se dressait devant moi, en piteux état. Malgré tout, j’espérais y trouver un abri et surtout ma radio encore fonctionnelle. Mais mes espoirs furent rapidement anéantis. Il ne restait plus grand-chose du cockpit. Seul le fauteuil du pilote était intact, comme par miracle. Mes instruments, quant à eux, étaient tous hors service. J’étais perdue, sans aucun moyen de contacter Al.

À bout de forces, j’étudiai l’épave pour voir ce qui avait survécu au crash… Seul le mystère autour de cette étrange cargaison me permettait encore de tenir debout. Que pouvait cacher ce monsieur Doe pour imposer de telles contraintes ? Serait-ce suffisamment précieux pour que l’on puisse organiser une nouvelle livraison si je trouvais un moyen de contacter Al ?

Ce que je découvris me stupéfia. Comme à mon habitude, je n’avais pas regardé ce qui avait été chargé. Je ne peux rien avouer si j’ignore ce que je transporte… Mais là, cela dépassait l’entendement. Le Liberty avait été transformé à mon insu en corbillard !

La caisse de bois brut avait été brisée lors du crash, laissant apparaître son contenu : un cercueil ébène sculpté d’étranges pictogrammes, bien différents des habituels symboles funéraires. Il était splendide et dégageait quelque chose d’envoûtant.

Comme hypnotisée, je ne pus m’empêcher de m’en approcher et de le toucher. Une décharge électrique me traversa le corps me faisant reprendre mes esprits. L’air ambiant semblait plus lourd, comme chargé d’un immense et ancien pouvoir. Je ne pouvais l’expliquer, et ne souhaitais qu’une chose, mettre de la distance entre cet objet et moi. Je fis demi-tour en direction de ce qui restait du cockpit aussi vite que possible.

Je vis alors mon sac, qui par je ne sais quel miracle, se trouvait à quelques mètres du cercueil. Il contenait quelques rations, des cartes, une trousse de soin et mon smartphone… Avec un peu de chance, il fonctionnait encore. La joie de cette trouvaille fut de courte durée, aucun réseau… Épuisée et découragée, je me laissai alors tomber sur l’unique fauteuil encore présent, et pris une barre chocolatée. Quel bonheur, je mourais de faim.

Je mordis dedans avec envie, mais seul un effroyable goût de cendre me saisit la bouche. Quelle horreur ! Tout mon corps se contracta comme pour évacuer du poison, et je vomis. Quelle horreur ! Malgré la chaleur étouffante, je fus parcourue d’un frisson. L’air était de plus en plus lourd. Une énergie intense me traversa à nouveau, redressant chacun de mes poils. Un bourdonnement d’une puissance terrifiante vint troubler le calme des lieux. Je regardai tout autour de moi dans l’espoir de trouver une réponse, un indice.

Et soudain, surgissant de nulle part, je le vis. Un homme, d’une beauté froide et saisissante. Il se tenait debout face à l’épave. Il semblait sorti tout droit d’un film fantastique. Sa chemise blanche ouverte laissait apparaître la pâleur de sa peau, rehaussée par le noir de sa longue veste. Ses cheveux étaient d’un blanc scintillant, avec des reflets bleus argentés. Mi-long, ils encadraient parfaitement son visage anguleux, mettant en valeur son regard noir.

Il monta avec aisance dans le cockpit, me sourit, passa devant moi avant de disparaître à l’arrière de mon avion. Je n’eus pas le temps de me lever, qu’il était déjà ressorti avec dans les mains deux étranges poches rouges. Il en déchiqueta une et me la tendit sans un mot.

« À moins que ce soit du jus de tomate, ce dont je doute vu l’odeur… Il est hors de question que j’avale ça ! »

Ma voix était des plus étranges. J’avais du mal à articuler, ma bouche était sèche et ma gorge douloureuse. Pourquoi ?

Il arbora un air amusé et ses yeux noirs semblaient briller. Il me désigna son col de chemise, taché de sang, et me répondit d’une voix comparable à un ronronnement.

« Aurais-tu oublié ton baiser mortel lors de notre première rencontre ? Tu me brises le cœur ma belle… Et moi qui croyais que c’était le coup de foudre ! »

De quoi parlait-il ? Ma tête se faisait de plus en plus lourde. Impossible de réfléchir avec cette faim intense qui me consumait. Au plus profond de moi, je savais qu’il disait vrai, j’avais soif… Soif de sang… Mais pas de ce liquide rougeâtre et froid… Non, celui qui coulait dans les veines de cet énigmatique inconnu me semblait mille fois plus appétissant.

Tel un prédateur, je me délectais de son odeur… J’admirais le magnifique dessin violacé sous sa peau nacrée. Je ne me contrôlais plus… Ma langue vint effleurer mes lèvres, et en un mouvement fluide et furtif, je me jetais sur l’objet de ma convoitise. Accrochée au poignet de cet étranger, je savourais enfin son sang tiède et sucré. Mais mon plaisir fut de courte durée…

Surpris par mon geste, il reprit rapidement ses esprits et me repoussa violemment. Ma tête heurta le sol, et je laissai échapper un gémissement de douleur.

Je me relevai avec difficulté, sonnée par le choc. La colère m’envahit. Contre cet homme… Contre Doe pour cette livraison stupide… Contre moi. Un brouillard épais nous entoura peu à peu et un vent chaud se mit à souffler. Les débris de l’avion tournaient autour de nous. Rien ne semblait atteindre la créature devant moi, pas même la peur. Étrangement, il semblait amusé par la situation.

Il s’approcha doucement de moi, son regard me transperçait. Lorsqu’il me saisit la main, ma fureur s’apaisa peu à peu, et laissa place à une fatigue intense. Brusquement, le vent autour de nous faiblit.

« Enfin ! Je commençais à croire que notre accident n’était qu’un pur hasard ! » me lança-t-il avec un grand sourire. 

J’aperçus alors ses canines. Je n’arrivais pas à y croire.

« Je ne rêve pas ? Vous êtes un vampire ou un simple taré adepte des prothèses dentaires de goût douteux ?
– Outch… Tu veux me faire mal ma belle ? J’aime ça…
– Arrêtez de jouer avec moi et répondez simplement à ma question !
– Ok, je pensais que c’était une question purement rhétorique… Bien évidemment que je suis un vampire. Tout comme toi !
– Moi ? Certainement pas ! En tout cas pas avant notre rencontre ! Vous m’avez transformée ? Pourquoi ? »

Je tentai brièvement d’analyser la situation. Que s’était-il passé ? Pourquoi me suis-je soudainement transformée en bête sauvage assoiffée de sang ? Je portai ma main à ma gorge à la recherche de mon pouls ou d’une morsure. Rien… Quelque chose d’autre n’allait pas. Mais oui bien sûr, je n’avais pas respiré depuis plusieurs minutes déjà. Comment avais-je pu ne pas le remarquer plus tôt ?

« Te transformer ? Pourquoi faire ? » me répondit-il en souriant. « Je n’y suis pour rien !
– Quoi ? Attendez une seconde ! Vous avez dit ‘notre accident’. Pourquoi ? Vous n’étiez pas dans l’appareil pourtant. À moins que…
– Eh oui ma belle ! J’étais ta précieuse marchandise.
– Vous étiez dans le cercueil ? Mais pourquoi ?
– Ce n’est pas un cercueil, fillette. Il s’agit d’une capsule de transport revisitée ! Habituellement, elle est utilisée par les chasseurs obscurs pour capturer les vampires, magiciennes, goules et autres créatures qui ne respectent pas les règles. Mais après quelques changements, j’ai confectionné un petit nid douillet, pouvant contenir plusieurs litres de sang pour le voyage.
– Et les symboles ?
– Oh ! Ça ?! Juste de quoi dissuader les plus curieux. Un camouflage si tu préfères. Pas mal, non ?
– Et les chasseurs obscurs ? Qui sont-ils ?
– C’est une sorte de police pour lutter contre les crimes de nos congénères. Il nous est interdit de tuer les humains.
– Ok, mais pourquoi avoir choisi de voyager enfermé dans cette capsule plutôt que d’embarquer en tant que passager ordinaire ? Et qui êtes-vous ? Pourquoi je devais impérativement vous livrer dans des conditions aussi mystérieuses ? Il me semble qu’après ce que je viens de vivre, j’ai le droit à une explication ! »

Je commençai de nouveau à m’énerver, et j’entendis l’orage gronder au-dessus de nous.

« Calme-toi ma belle, s’il te plaît. Tu ne voudrais pas me griller sur place avant d’avoir obtenu tes réponses ? Bon, reprenons depuis le début. Je me présente, Raphaël. Eh oui, comme tu l’as si justement deviné, je suis un vampire. Si j’étais dans cette capsule, c’est parce que je devais me rendre, et ce, avec une discrétion absolue, à Haïti. Les raisons ne te regardent pas.
– Ok, mais pourquoi dans cette capsule ? Un faux nom et un avion privé cela aurait été plus aisé et plus agréable comme solution, non ? »

Il ne me répondit pas. Son regard noir comme l’onyx me transperçait comme s’il cherchait à résoudre un mystère. Il était terriblement beau. Tout chez lui semblait parfait… Ses cheveux argentés… Son teint de porcelaine… Son corps d’athlète… Et sa manière de se déplacer, il bougeait avec une fluidité et une aisance, tel un serpent… Mortellement hypnotisant. Quant à son sang, une merveille. J’avais de nouveau son goût dans la bouche, ce goût métallique avec lequel je m’étais réveillée quelques heures avant. Il disait vrai, j’avais déjà bu son sang. Mais pourquoi ? Que m’était-il arrivé ?

Comme s’il pouvait lire dans mes pensées, il me sourit et répondit à ma question.

« Après notre crash, tu as réussi à sortir de l’épave. À ce moment-là, ton cœur battait encore. Je pouvais l’entendre de ma capsule. Tes battements étaient irréguliers mais forts. Et puis ce fut le silence. Quand je suis arrivé près de toi, tu étais morte. Avec tout le sang autour de toi, difficile de ne pas comprendre pourquoi ! En retirant ce morceau de métal, tu avais aggravé l’hémorragie et précipité ta mort. Soudain, avant que j’aie pu faire le moindre mouvement, tu m’as attrapé par la gorge et mordu. Il m’a fallu beaucoup de force pour te faire lâcher prise ma belle ! Une vraie coriace ! Tu as bien failli me vider de mon sang ! J’ai profité ensuite de ton petit somme pour repérer les lieux et me nourrir.
– Mais comment ? Comment j’ai pu me transformer ? Je ne comprends pas. C’est impossible. Il ne faut pas être mordu par un vampire ? »

Complétement déboussolée, je pris enfin conscience de l’épouvantable vérité : j’étais morte. Enfin, presque, puisque j’étais devenue un suceur de sang… Non, c’était inconcevable. Je n’ai jamais été mordu, il me semble…

« C’est plus compliqué que cela. Pour devenir l’un des nôtres, il faut qu’un vampire puissant te vide de ton sang jusqu’à ce que ta vie soit presqu’éteinte. Ensuite, il devra te faire boire son sang. La transformation est longue et douloureuse, et les jours suivants sont difficiles à cause d’une faim incontrôlable et insatiable. Tu t’es vidée toute seule de ton sang et je n’ai pas eu le temps de te mordre. Je suis aussi surpris que toi. Surtout que dans ton aura, je peux aussi sentir des pouvoirs de magicienne.
– De magicienne ? Bien sûr ! Et pourquoi pas de succube ?
– Tu surestimes ton charme ma belle ! Mais pour ce qui est des pouvoirs de magiciennes, ils sont bien réels, crois-moi. C’est toi qui provoques ces changements de temps et d’après ce que je peux voir tu ne maîtrises rien ! Ta mère ne t’a rien appris ? Comment on a pu te transmettre un pouvoir sans t’apprendre à le maîtriser. Je n’ai jamais apprécié les magiciennes, mais je pensais qu’elles étaient plus intelligentes que ça !
– Je t’interdis d’insulter ma mère ! Mes parents sont morts dans un accident quand j’avais 7 ans ! Et quand bien même elle serait encore en vie, je ne vois pas ce qu’elle aurait pu m’apprendre sur les pouvoirs de magicienne !
– Tes parents ? Tu veux dire que tu avais un père ?
– Bien sûr que oui ! Ma mère n’est pas tombée enceinte toute seule ! »

Mais il ne m’écoutait plus. Il semblait perturbé et se mit à faire les cent pas. Il bougeait à une telle vitesse, toujours avec cette fluidité hypnotisante. Puis il s’arrêta juste devant moi, et m’attrapa le visage.

« Ma belle, c’est ton jour de chance ! »

Et avant que je n’aie pu formuler la moindre question, je sentis ma nuque se briser.

To be continued…

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