Morgana

Morgana

Une fois de plus, j’ai dû prendre la fuite. M’évaporer pour échapper aux foudres de ces bouseux sans cervelle. Lorsqu’il s’agit de sauver une chèvre ou de bénir les plantations, ils sont bien contents de me trouver. Mais dès qu’un événement leur semble étrange, je suis systématiquement accusée ! Un troupeau malade, c’est ma faute. Une mauvaise récolte, c’est aussi ma faute.

Je suis Morgana, grande magicienne. La plus puissante que cette Terre n’ait jamais connue. Et voilà que je me cache comme une fugitive. Pourquoi ? Parce que j’ai été assez sotte pour tomber amoureuse. D’un amour si fort, que mes pouvoirs se sont affaiblis. Comme l’avait prédit cette abominable sorcière, il y a quelques centaines d’années déjà.

À l’époque, j’étais une jeune femme insouciante. Ivre de magie et de sexe. Aucun homme ni aucune femme ne pouvait me résister. Ce que je voulais, je l’obtenais, et ce, sans le moindre effort. Un battement de cils, un soupçon de parfum et le tour était joué. Je vivais de mes pouvoirs, rendant service au plus offrant. Tout le monde s’arrachait mes faveurs…

Un soir, une vieille femme, vêtue d’une cape noire souillée, s’était approchée de moi en quémandant. Par pitié, je lui ai cédé quelques pièces d’or sans même la regarder. Elle me dégoûtait… En guise de remerciement, elle me dit, d’une voix glaciale, ces quelques mots : « Lorsque la quatrième lune sera entière, le corbeau se posera sur l’arbre mort. Et ce jour-là, tu rencontreras un amour si fort, qu’il te consumera. » Je me suis retournée pour lui demander de s’expliquer, mais je ne vis qu’une aveugle, grelottant, bien incapable d’émettre le moindre son. Avais-je rêvé ? Surement.

Je n’y avais pas pensé depuis des siècles. Mais voilà, qu’au détour d’une ruelle sombre, je l’ai aperçu. Au pied d’un chêne brûlé, sous une lune claire. Cet homme, que tous traitaient de monstre, aux yeux jaunes perçants et à la peau aussi blanche que la neige. Derrière sa carapace, il me parut aussi vulnérable que son corps était solide. Il possédait autant de cicatrices à l’âme que sur sa peau. Peut-être était-ce cela qui m’attirait…

Je m’étais contenté de le suivre, de loin, pour l’observer. J’avais besoin de savoir qui il était, d’où il venait… Mais tout ce que j’ai découvert, c’est qu’il aimait finir ses nuits, attablé avec des ivrognes dans une infâme taverne. Je m’y étais aventuré ce soir-là, dans cet endroit sordide, pour m’asseoir au comptoir, une pinte de cet immonde breuvage devant moi. C’était une erreur, je le savais pertinemment, mais il m’avait été impossible de le quitter du regard.

Lorsqu’il s’est approché de moi, j’ai cru que mon cœur allait sortir de ma poitrine. Les mains moites, la gorge serrée, j’ai voulu partir, m’enfuir. Mais il était trop tard. Il a posé ses lèvres fraiches dans mon cou, me faisant fondre de plaisir. Que m’arrivait-il ? Jamais je n’avais ressenti cela auparavant. Je l’aimais sans le connaître. Et, d’après ce que je pouvais lire dans ses yeux, lui aussi m’aimait.

Durant près de dix ans, nous sommes restés l’un avec l’autre. Amoureux. Fusionnels. Dépendants… Mais je sentais que mes pouvoirs s’amenuisaient. Que je perdais de ma magie. Notre amour me consumait, comme me l’avait annoncé cette mendiante.

Alors, un beau matin, je me suis enfuie. Le cœur brisé, les yeux embués, j’ai couru pendant des jours. Je devais m’éloigner de lui pour recouvrer tout mon éclat. Ma fougue. Ma liberté… Et depuis, j’erre de village en village, moyennant mes services pour survivre.

25 minutes chrono, sans relecture.

Texte de L.S.Martins.

Image par Enrique Meseguer de Pixabay : Fantaisie Sombre Gothique – Photo gratuite sur Pixabay

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